L’économie intersectionnelle des émotions dans la gouvernance des migrations conjugales
Dr. Laure Sizaire (LAMC)
le mercredi 18 mars à 12h15 | Online
Résumé :
Cette présentation, fondée sur une enquête ethnographique dans un consulat français en Russie, analyse comment les émotions – racialisées, genrées et liées aux rapports de classe – structurent la gouvernance de la migration conjugale. Elle part du constat que les recherches sur la migration par mariage ont surtout porté sur ses dimensions juridiques et normatives, laissant dans l’ombre les dynamiques émotionnelles. Or, les émotions sont constitutives des pratiques bureaucratiques : la colère, la peur et la compassion s’attachent à certains corps, les marquant comme suspects, menaçants ou légitimes. Dans les interactions consulaires examinées, les femmes post-soviétiques sont racialisées à travers la figure binaire des « femmes de l’Est » : soit soupçonnées d’être de potentielles manipulatrices exploitant le mariage pour migrer, soit imaginées comme des épouses dociles et attentionnées, conformes à des idéaux hétéronormatifs et bourgeois. La possibilité de « passer » pour blanche et respectable devient possible lorsque les récits et performances des couples résonnent avec des scripts de masculinité bourgeoise et de domesticité féminine. Cependant, la suspicion demeure le climat émotionnel par défaut, ciblant particulièrement les femmes jeunes, célibataires et sans enfants, dont la sexualité est perçue comme trompeuse et menaçante. En montrant que les émotions racialisées sont toujours articulées à des normes de genre et des hiérarchies de classe, cette présentation met en lumière comment les réactions affectives des agents de l’État produisent concrètement des frontières intimes, déterminant quelles unions sont exclues, mises en doute ou acceptées sous conditions. Elle met en évidence le rôle central des économies affectives dans la délimitation des frontières de l’appartenance nationale et des formes stratifiées de blanchité dans l’Europe contemporaine.
Biographie :
Mes recherches portent sur l’intimité et la conjugalité, les migrations, les rapports de pouvoir et la sexualité. J’ai exploré ces questions à travers un premier terrain approfondi dans les espaces post-soviétiques (Russie, Biélorussie, Ukraine) et en France. Depuis 2024, je conduis le projet de recherche PriMCo (2024-2026), dans lequel j’étends mes analyses à l’Afrique de l’Ouest (Mauritanie) et à l’Asie du Sud-Est (Malaisie). Mes travaux visent à éclairer les transformations globales de l’intimité et la reconfiguration des rapports de pouvoir, à partir d’une approche intime, intersectionnelle et genrée.